Bye bye Popol

Posté le 27 décembre 2009 dans Divers

Enterrer son père n’arrive qu’une fois dans la vie. Au maximum. C’est l’ordre des choses. Quand bien même la tristesse est présente, on peut considérer que le fait d’enterrer son père âgé est le mieux que l’on puisse espérer de la vie. Parce que cela fait partie de la vie. Les parents la donnent, cette vie. Ce n’est donc que justice qu’ils soient accompagnés dans leur mort par les enfants qu’ils ont mis au monde. Nous étions tous là, avec ma maman, mes six frères et soeurs et moi, nos conjoints et nos enfants. Tous nos cousins cousines, et beaucoup de leurs enfants. Et de très nombreux amis. Quelque six cents personnes, toutes générations confondues, qui ont défilé gravement et sereinement, heureux d’avoir connu Popol et tristes de le voir nous quitter. Beaucoup de larmes aux yeux, qui n’ont pas empêché les sourires de s’esquisser à la vue de la photo de Popol sur le cercueil. Une photo caractéristique. Même si l’âge et la maladie avaient déjà marqué leurs effets, l’humour clown de Popol n’avait pas encore été vaincu. Son nez rouge, pour le moins anachronique lors d’un enterrement, était un dernier rappel de son message essentiel : soyons de bons vivants, rions !

A la sortie de l’église, nous avons improvisé un drôle de ballet d’une vingtaine de minutes. Chacun d’entre nous s’est retrouvé bloqué sur un mètre carré glissant de neige, pour recevoir baisers et étreintes. Jamais je n’aurai embrassé autant en si peu de temps, je crois.
Tout le monde s’est entendu pour dire que la cérémonie était belle. A son image. Remplie d’émotions, de sincérité, d’humour, de profondeur et de légèreté. Mélange de religieux et d’humanisme, pour respecter les opinions mêlées de l’assemblée. Ci-dessous, les différentes interventions. Comme souvenir de l’adieu à cet homme pas banal.

Popol, un homme de valeurs (Par Michel, mon frère aîné)

J’ai la lourde tâche de vous parler, au nom de mes frères et soeurs, de l’héritage que nous laisse Papa.
Il ne s’agit évidemment pas d’un héritage en termes sonnants et trébuchants. Nous n’avons jamais eu ni rêves ni prétentions à ce sujet. Je parle d’un héritage autrement + important : les valeurs humaines qu’il nous a léguées et dont nous nous savons comblés.
Il y a celles de l’amitié et de l’accueil tout d’abord : Papa était un homme de tribu, surtout pas un homme de clan. Les clans sont fermés, les tribus sont ouvertes. Il y avait la tribu familiale aux frontières indéfinies : 7 enfants ne suffisaient pas, sa famille s’est étendue autant vers l’Algérie ou la Hongrie que vers les Etats-Unis. La maison – la Source des Mottes – n’a jamais été trop petite pour accueillir nos amis, nos copains, nos voisins, nos amours, nos enfants… Tout comme ses filleuls, ses amis, ses beaux-frères et belles-sœurs, ses clients devenus des amis… La maison faisait table et chambre d’hôtes, sans qu’elle ne figure dans aucun guide. Mais l’adresse était bien connue ! Papa invitait, Maman gérait. Ce couple très uni n’a jamais envisagé une maison close (sur elle-même).
Il y avait d’autres tribus aussi : celles des planches, avec les Pitres de St-Paul, celle des amis de la Troupe Elastique avec lesquels il a joué, pour « de bonnes oeuvres », tant de fois des pièces comme « Tempête sur la Manche ».
Et puis la tribu de la Goudinière dans laquelle tous deux se sont beaucoup investis en soutien aux religieuses qui géraient cette maison pour enfants. Certains de ses enfants sont quasiment devenus les leurs.
Et enfin (mais j’en oublie peut-être) la tribu des anciens du Patro St-Louis. Papa était fidèle en amitié.

L’honnêteté était une autre de ses valeurs. C’était un homme droit (un peu trop raide sans doute pour les ados que nous étions), qui savait s’appliquer à lui-même les règles qu’il voulait voir respectées par tous. Il aimait le verbe et avait le sens de la répartie, le verbe comme outil du rire, mais c’était surtout un homme de parole, fidèle à ses engagements. C’est là une autre de ses valeurs : c’était un homme engagé dans son époque, à la Goudinière, en politique, dans l’association des commerçants, dans les Amis de Tournai. Jamais par ambition personnelle, toujours parce qu’il y croyait, parce qu’il pensait qu’il était possible de faire bouger les choses.

Une autre de ses valeurs, c’était l’humour, Pierre en parlera après moi. Un humour qui avait de sacrées références : Charlie Chaplin, Jacques Tati, les clowns… Un humour simple, d’observation et de tendresse.
La simplicité appartenait aussi aux valeurs qu’il vivait. Il aimait les plaisirs simples, à mille lieues du luxe, du superficiel et des honneurs. Et, à toute parade ou représentation, il préférait les promenades à Froyennes, à Vierves-sur-Viroin ou sur les plages de la Mer du Nord. Pour autant qu’il y ait un bistrot sur la route…

Toutes ces valeurs, l’accueil, l’amitié, l’honnêteté, la simplicité, l’engagement, l’humour, nous en sommes depuis longtemps dépositaires. Je crois pouvoir dire que tous nous les avons fait fructifier. Et que la tribu qui nous suit en fait et en fera tout autant. C’est bien le moins que nous puissions faire pour saluer la mémoire de cet homme qui était, comme dit la chanson, « juste quelqu’un de bien ».

La dernière blague de Popol (mon intervention)

Ainsi Popol est parti. Son corps a abandonné ce combat trop difficile contre la maladie. Sa tête était déjà partie, rejetée par un Alzheimer qui l’avait isolé dans un vide de communication. Nous avions beau être près de lui, il n’en était pas moins seul dans cette incompréhension de ce que la fin de sa vie lui avait réservé. Crasse de maladie. Depuis quelques mois, nous étions dans la résignation. Celle de ne plus voir en face de nous son humour, ses rires et sourires, son regard sur la vie. Son amour.

Aujourd’hui le décès autorise le deuil. Il nous permet d’oublier la déchéance du corps et de l’esprit. La paix qu’il trouve enfin aujourd’hui rétablit le souvenir d’un homme pas banal.
Un homme de caractère, qui ne fut pas pour rien imprimeur et qui fit toujours bonne impression.
Un homme de tempérament, qui mit son humanisme à la tête de son entreprise.
Un homme de planches, qui fit rire et pleurer sa communauté paroissiale.
Un homme de fidélité, qui cultiva comme rarement des amitiés nombreuses et fortes.
Un homme de parole, qui la maniait avec brio, au service de ses engagements et de sa foi en la vie.
Un homme de bien, qui non seulement n’aura jamais fait de mal à personne, mais qui, bien plus, ne fut jamais avare d’une générosité sans calcul.

Popol et Myrèse ont eu sept enfants et dix-sept petits-enfants. Et tant de neveux et nièces qui étaient pour eux autant de petits soleils… Mais ça n’était sans doute pas suffisant. C’était tous les jours table ouverte. Quand il y a à manger pour neuf, allez, il y en a aussi pour onze, treize, ou quinze !
Les amis de nos enfances le savaient et, innombrables, se trouvaient chez eux chez nous. Combien sont-ils aujourd’hui à se sentir orphelins ? Combien sommes-nous, ces jours-ci, dans les préparatifs de ce noël blanc inhabituel, à sentir la larme perler à l’œil, avec ces souvenirs fugaces des moments de plaisir et d’amitié ? Patriarche avant l’heure, Popol trônait dans cette tribu sans cesse élargie avec un bonheur non feint. L’humour était sa religion, les blagues ses évangiles. Et, nous ses enfants, nous avions comme consigne implicite de ne pas trahir son talent. Nous étions ses complices, avant de devenir en quelque sorte ses disciples.

Ses blagues sont légion. Tout le monde en a eu pour son grade. Sans pour autant que personne n’en fut jamais blessé. Il n’est sans doute pas de bon ton dans ce genre de cérémonie de raconter des blagues. Mais beaucoup d’entre vous, dans cette assemblée, peuvent sans doute avoir un petit sourire à l’évocation de tel ou tel souvenir, de tel ou tel tour qu’il vous a joué.
Ses beaux-frères, qui ne sont plus là, en ont eu plus qu’à leur tour. Et ils l’adoraient.
Nos cousins et cousines, dont beaucoup sont ici, et qui n’hésitaient pas à redemander de l’Oncle Pol.
Ses nombreux amis, et puis les nôtres, qui apprirent beaucoup de ses plaisanteries.
Et enfin nos enfants et leurs nombreux cousins, qui adoptèrent le Popol qui allait lui rester.

Aujourd’hui, il est là, couché dans sa dernière position horizontale, pour reprendre sa formule. Il a toujours adoré les siestes. Celle-ci sera réparatrice. Il y a droit. Il a retrouvé son regard paisible, nous laissant sa canne Charlot et son nœud papillon de clown. Il n’a pas voulu du coma. Il lui aura fait son compte vite fait à celui-là. Il ne pouvait se résoudre à déserter de la sorte notre réveillon. Alors, il nous a joué un tour. Sa dernière blague. Il a accéléré son départ, entouré de Myrèse et de ses enfants. Il sera parmi nous au réveillon, et non plus dans ces hôpitaux qu’il n’aimait guère. Il sera dans nos cœurs, où il se sait mieux. Avec son humour, ses sourires, son amour. Et le nôtre.
Au revoir, Popol.

Rire avec les anges (Intention par Alain, un ami, presque un frère)

Popol,
toi qui as
de ton vivant
créé avec des amis
une troupe de théâtre
– les pitres de Saint-Paul -,
à peine arrivé au ciel,
tu ne continuerais pas ta carrière théâtrale
pour les enfants du Paradis ?
Avec Saint-Paul évidemment.

Je parie qu’en nous regardant,
Tu es en train de faire clown
avec les anges et les séraphins !

Et ça les fait bien rire…

Par nos prières nos pensées ou nos attitudes,
puissions nous,
comme Popol,
donner à nos proches
de la joie et de la bonne humeur.

Le goût des planches (par Jacques, mon plus jeune frère)

Papa,
Je me souviens des histoires que tu nous racontais quand on était petits, tu avais l’art de les rendre passionnantes. Je me souviens aussi de tes nombreuses blagues qui me faisaient bien rire.
Plus tard, j’ai travaillé avec toi à l’imprimerie ; tu me faisais moins rire. On n’était pas toujours sur la même longueur d’ondes. On a parfois passé des moments difficiles tous les deux.
Après cela, j’ai quitté le monde de l’imprimerie pour celui du spectacle. Et c’est bien à toi que je dois ce goût des planches. Merci pour le père formidable que tu as été et, au nom de mes enfants, pour le grand-père rigolo que tu fus.
Au revoir, Papa.

Lettre à Saint-Nicolas (de Marina, sa belle-fille)

Eh oui, Popol a été mon premier St Nicolas.
J’avais sept ans et j’habitais dans une grande maison pour enfants “moins chanceux”.
“Cette année, St Nicolas va venir nous voir” nous avaient dit nos éducatrices. J’avoue que j’avais appris à me méfier des promesses qu’on ne tenait pas et … que je n’osais pas y croire. Et puis le grand jour est arrivé et toi Popol tu ne m’as pas posé de lapin, toi tu es venu, tu étais bien là !
Dans mon coeur de petite fille je tremblais d’émotion, une émotion nouvelle qui me procurait beaucoup de joie. Nous, les petits enfants de la Goudinière, nous avions droit aussi à notre St Nicolas. Et quel St Nicolas !
Un St Nicolas géant, plein de bienveillance et tellement drôle !

Je découvrais alors les plus beaux cadeaux de ma vie : tout d’abord une famille avec Loulou, Marie-Hélène, un super papa et une super maman qui étaient d’abord tes amis. Ensuite ta famille ; ta chère Myrèse et tes chers enfants.
Aujourd’hui je suis heureuse de partager ma vie avec ton fils Philippe.
La boucle est bouclée.
Tu peux te reposer.
J’ai bien compris le petit garçon triste que tu avais dû être pour avoir tant d’humour et de tendresse à partager.
Sache que tout cela a rendu heureuse une petite fille de sept ans qui quarante ans aprés s’éblouit encore de tout ce qu’elle a reçu.
Je n’oublie rien…
Salut Popol, et merci St-Nicolas !!!!

6 commentaires pour Bye bye Popol

  • Estelle dit :

    Tout simplement "magnifique"

    Je ne connais ni la famille, ni l’homme en question.. Je n’étais venue qu’en soutien et en témoignage d’affection pour un collègue et j’en suis ressortie "ressourcée", "grandie", " réoxygénée" par l’âme de cet homme si bon, par la présence d’une famille d’exception, par la beauté de la cérémonie et des personnes présentes ce jour-là.

    Pour ce cadeau de Noël: MERCI à Popol, merci à sa famille.
    Estelle

  • Maribel dit :

    Magnifique, Pierre, et très touchant. Je comprends mieux ton propre parcours et je tiens à te dire très sincèrement que tu es le digne héritier de ton père et de la merveilleuse famille décrite ici. Continue à appliquer ses préceptes et à suivre son mode de vie, tous ceux qui te connaissent t’en seront reconnaissants. Je vous embrasse tous les 4 affectueusement et vous souhaite tendresse, santé, chance, succès, argent et… patience – les 5 "G" comme disent nos amis allemands – pour cette nouvelle année qui commence.
    Affectueusement
    Maribel

  • Pierre,
    Toutes mes pensées t’accompagnent tes proches et toi en ces moments douloureux.
    Cordialement,
    Fred

  • Jean-Jacques Jespers dit :

    Bande de cons, vous m’avez fait pleurer. Ces Guilbert, ils sont tellement nombreux et tellement uniques pourtant. Apparemment, le moule dans lequel on les a coulés était fait d’un bronze magnifique. J’aurais aimé le connaître. Je le connais, en fait, par quelques-unes de ses réincarnations. Pas besoin de sépulture, il a la mémoire de ceux qu’il a aimés et qui l’aiment. Et apparemment, il y avait mille raisons de l’aimer. Bonne année, avec Popol dans les coeurs pour nous donner de l’energie.
    JJJ

  • Friquet Chantal dit :

    Friquet Chantal

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