Majeure et vaccinée

Posté le 13 août 2010 dans Divers

Les engueulades entre les parents étaient devenues insupportables. Il y a longtemps que ça avait commencé, mais là, franchement, ça empirait de jour en jour. Pourquoi restaient-ils ensemble, au fait ? C’est la question que se posait leur fille unique, réfugiée dans sa chambre à l’étage, alors que les parents se lançaient des noms d’oiseau dans la cuisine.
Ils n’avaient pas fermé la porte et leurs vociférations arrivaient bien évidemment jusqu’à la chambre. Leur fille le savait : depuis longtemps, elle était le principal objet des discordes. Elle n’y était pour rien du tout, mais assistait avec beaucoup de tristesse et d’impuissance aux empoignades du couple, qui se déchirait, comme tant de couples, sur sa garde, partagée ou non. Ça la désolait d’autant plus que finalement elle s’entendait bien avec les deux. En fait, s’ils étaient restés si longtemps ensemble alors que l’amour ne les unissait plus, c’était bien pour elle. « A cause d’elle » se disait-elle. Quelle connerie ! Tant de gens se séparent aujourd’hui ! Mais ses parents étaient finalement assez conventionnels, et accordaient une importance démesurée au qu’en-dira-t-on. Et notamment au regard des voisins. Eux qui donnaient l’image d’une famille si unie ne pouvaient tolérer que l’on puisse s’imaginer à quel point, au bout du compte, ils se détestaient.

La voix de la maman surpassait celle de son mari. « Tu sais très bien qu’elle n’est pas à même de vivre seule ! » protestait-elle. Alors que le père était prêt à lui laisser son autonomie, il savait qu’il devrait ferrailler ferme pour faire entendre raison à son épouse. Il faut dire que celle-ci se sentait plus forte. Gagnant mieux sa vie, cela faisait longtemps qu’elle assurait les besoins essentiels du ménage. Et franchement elle en avait marre. Son tire-au-flanc de mari qui promettait toujours que ça irait mieux, qu’il trouverait un nouveau job, et que l’on pourrait enfin repeindre la façade, n’avait malheureusement rencontré que des résultats décevants. La crise, disait-il, la mondialisation, tout ça faisait qu’il n’y avait plus beaucoup de boulot pour lui. Alors que sa femme, de son côté, en était arrivée à refuser des commandes. C’est ce déséquilibre qui provoquait l’exaspération de la maman. « D’ailleurs, c’est bien simple, explosa-t-elle : ou bien tu acceptes la garde partagée, ou alors elle reste vivre avec moi ! »

Ils tournaient en rond, et ne se mettraient jamais d’accord, cela semblait évident. La fille se leva de son lit et, les yeux un peu humides, descendit jusqu’à la cuisine. Son père et sa mère étaient assis tous deux sur le tabouret, des deux côtés de la table. Leurs regards étaient haineux. Ils ne virent même pas leur fille entrer. Elle les regarda et eut un peu honte. Son père n’avait plus la prestance d’antan. Et sa mère avait perdu sa grâce. Non pas du fait de l’âge, mais plutôt de la hargne qui l’animait désormais en permanence. Du coup, la fille commençait à ne plus inviter ses amis chez elle, tant elle était gênée par l’image que ses parents donnaient. Elle s’approcha. Ils sursautèrent lorsqu’ils la virent campée devant eux, l’air résolu. Mais ils ne dirent rien. Ils avaient déjà tout dit. La fille éclaircit sa voix.

Papa, Maman, j’ai tout entendu, je ne suis pas dupe, et je vais vous dire quelque chose : j’ai grandi, je ne suis plus une gamine. J’ai… 21 ans, je ne sais pas si vous vous en rendez compte. Je suis majeure et je pourrai me débrouiller toute seule. J’ai changé, voyez-vous. Je gagne ma vie mieux que vous, j’ai beaucoup voyagé et connais énormément de gens. Plus que vous. Je parle plein de langues. Les vôtres bien sûr, mais aussi l’anglais, l’espagnol, l’arabe, le turc, l’italien, le portugais, le russe, le polonais, et je ne sais quelle autre encore. Mon avenir ne me fait pas peur. Ça me désole vraiment que vous ne puissiez plus vous entendre, mais je ne peux rien faire par rapport à ça. D’autant plus que vous ne m’avez jamais demandé mon avis. Je vous aime tous les deux, j’ai pris beaucoup de vous. De toi, Maman. Et de toi aussi, Papa. Et donc soyez rassurés : oui, je peux être autonome. Dès lors, s’il vous plaît, ne restez pas ensemble rien que pour moi. Mais si vous ne pouvez plus vivre ensemble, sache-le, Maman : je ne veux ni de garde partagée, ni de ton toit. Si vous décidez de vous quitter, j’en serai triste, mais faites-le. Vous pourrez de toute façon continuer à venir manger chez moi quand vous voudrez. Ensemble ou séparément, à vous de voir.

La fille se tut. Ses parents étaient ébahis. La mère n’avait pas l’habitude que sa fille s’exprime de la sorte. Elle ne découvrait que maintenant qu’elle pouvait avoir un avis sur la question. Et le père, s’il avait un certain plaisir à constater que peut-être il connaissait mieux sa fille, tremblait à l’idée de cette apparente inéluctabilité de la séparation : il n’avait pas le moindre kopek pour se loger ailleurs. Mais bon, ça n’était pas trop grave, sa fille et sa femme continueraient quand même à l’aider. Le temps qu’il trouve un nouveau boulot. Bientôt…

Cette histoire est finalement assez commune. Si ce n’est que la maman s’appelle Vlaanderen, et le papa Wallonie. La fille, elle, s’appelle Bruxelles. Ou Brussel, elle s’en fout. Et en effet elle est majeure et vaccinée.

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