Le dernier des pithécanthropes

Posté le 26 mars 2015 dans La vie du blog

Ah mes amis, j’ai une question à vous poser : qui d’entre vous voit son nez ? Je veux dire : qui le voit tout le temps, sans faire d’effort ou le fixer ? Drôle de question ? Ben, désolé. Si je pose cette question c’est parce que moi je vois toujours mon nez, et que j’ai l’impression que je suis le seul dans le cas, non ? Ah, non, là, au fond de la salle, je vois un gars un peu gêné qui lève le doigt, mais il est seul. Tous les autres, vous semblez vous poiler, vous moquer de nous, en tentant de loucher désespérément, histoire oui peut-être, en faisant un effort, d’être à même de distinguer une vague forme de quelque chose, dont vous vous dites que ça ne peut forcément qu’être votre nez. Non, moi je ne parle pas d’une espèce de représentation trouble d’un nuage de quelque chose, je parle d’une vision nette et précise de votre appendice nasal.

Le nôtre, pourtant, pourrais-je dire à mon confrère du fond de la salle, n’est pas à ce point extraordinaire. Bon, bien sûr, il n’est pas minuscule, mais ça n’est pas pour autant qu’il nous ferait figurer dans le Guinness Book des records. Mais oui, je vois mon nez en permanence et j’ai toujours trouvé cela normal.

C’est à partir d’une réflexion idiote que je me suis rendu compte de cette étrangeté anatomique qui me caractérisait. Je sors du cinéma et je fais observer à ma copine de l’époque qu’en réalité il y a un problème avec les caméras subjectives, vous savez ces angles de tournage où la caméra prend la place d’un personnage. Ah oui ? me dit-elle. Ben oui, on devrait voir le nez du personnage…

Cette réflexion était parfaitement stupide, dans la mesure où moi, spectateur, je voyais mon propre nez dans mon champ de vision et que dès lors mon pif pouvait parfaitement remplacer celui du personnage. Mais ma copine me regarde étonnée et me fait : tu vois ton nez ?

Il aura donc fallu que je tente de me la péter dans mon analyse des techniques cinématographiques pour réaliser que tout le monde ne voyait pas son nez. Tout le monde ? Ben, en réalité, personne. A part moi et le gars du fond de la salle, ce qui ne fait pas beaucoup, faut le reconnaître.

Dès ce moment, je me mis à croire que j’avais une vue différente de celle des autres. Avec une plus grande amplitude. Pourquoi pas. Certains de mes amis se sont demandés ce que diable je faisais debout les bras écartés reculant au maximum mes deux index pointés vers le haut, afin de voir jusqu’où je voyais. Faites l’exercice dans un hall de gare, on vous regardera de travers. Je m’en suis même ouvert à mon ophtalmo. Je me souviendrai toujours de son air étonné. C’est… possible… C’est du moins tout ce qu’il parvint à me répondre. Il me prenait pour un louf, alors que j’avais le sentiment de lui apporter un cas unique – moi –, à même de lui faire mériter le premier prix Nobel d’ophtalmologie de l’histoire.

Bon tant pis pour lui au fait. J’ai donc vécu des années avec cette certitude de disposer d’une amplitude, terme que je n’avais jamais utilisé de ma vie, nettement plus avantageuse que celle dont le commun lambda des mortels bénéficiait. Si toutefois l’on peut considérer que voir son nez en permanence est un avantage. Jusqu’au jour où je suis tombé sur un article de vulgarisation scientifique qui traitait de l’évolution du cerveau. Entre le Pithécanthrope et le Neandertal, expliquait l’article, le cerveau a connu une évolution extraordinaire et marquante sur le plan de la construction de l’abstraction : notre cerveau devenait en effet à même de décréter que telle ou telle information n’apportant rien, elle pouvait totalement être ignorée. Un exemple ? Le nez.

Ah. Notre cerveau ? Ben non : le vôtre. Le mien n’aurait pas évolué. Il serait même moins développé que celui de ces chiens qui ont de longs poils devant les yeux, longs poils que leur cerveau a définitivement éjectés des informations qu’il traite.

Et donc voilà, mes amis, où mène ce genre d’observation stupide. Si un jour, j’entre dans le Guinness, ce sera en tant que dernier des pithécanthropes.

2 commentaires pour Le dernier des pithécanthropes

  • Gaetan dit :

    Bonjour,
    Cela ne vous gêne pas ou ne fatigue pas vos yeux ? Je vois mon nez et cela me gêne considérablement avec l’impression de loucher constamment, me fatiguant extrêmement.

  • Pittatore dit :

    Bonjour, je dois vous avouez quelque chose… Je vois moi aussi mon nez. Tout le temps. Cela ne me gêne pas spécialement, et j’ai découvert cela sur un exemple similaire au vôtre sur la caméra subjective. Depuis toujours je vois mon nez: les deux côtés, comme lorsque l’on met un doigt proche des yeux. Si vous avez trouvé des réponses, n’hésitez pas à nous le dire !

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