Eh bien, je resterai écrivenvain !

Posté le 23 juin 2009 dans Divers

OK, j’ai déjà édité pour plusieurs essais, dont un guide pratique « & » roman sur le management. Mais mes vrais romans et nouvelles n’ont jamais été édités. Pour – entre autres choses – la simple raison que je n’ai jamais vraiment cherché d’éditeurs. C’est difficile, c’est épuisant. Et puis, quand un roman est écrit, on a plutôt envie de s’atteler à autre chose. Du coup, j’ai pris un agent. Magnifique ! Je ne dois plus m’occuper de rien. Mais cet agent a fait faillite il y a quelques mois. Ce n’était qu’un demi mal, vu qu’il m’avait trouvé un éditeur entre-temps. TdB Editions, de Versailles. Je me faisais une joie de voir “Un congrès nommé Marlène” sortir au début de l’année. Et puis en mars. Et puis, ça se précisait, le 9 juin. Le 9 juin est passé depuis belle lurette et point de jaquette de Marlène…
Et pour cause : l’éditeur, à son tour, a fait faillite. Moralité : dès ce jour, je récupère mes droits sur Marlène. L’honneur est sauf. Allez, je vous en mets ci-dessous les premières pages. Si vous voulez la suite, il suffit de demander !
Joyeux soleil et bon été !


1.

Il y en a bien une vingtaine. Des poules. Qui picorent à qui mieux mieux dans cette basse-cour perdue dans la campagne. Vingt poules au moins pour trois coqs. Les veinards. Mais il suffit de s’arrêter un peu, comme maintenant, pour percevoir une hiérarchie assez stricte. Un simple coup d’œil permet d’opérer une distinction entre les trois coqs. Par leur taille mais aussi leur apparence. Le premier est de loin le plus grand. Allure altière. Crête et patte de gauche relevées. Ergot acéré. On dirait qu’il a lu quelque part qu’il avait un destin. C’est le roi de la basse-cour. Incontestablement. Il se tient comme si un photographe ou un sculpteur était chargé d’immortaliser sa pose. Côt côt côt… Il bombe le torse.
A ses côtés, un peu plus petit, le deuxième. Il est un peu mal fichu. On dirait, flanqué au président d’une république bananière en costume blinquant d’apparat, un clerc de notaire plumitif, avec des lunettes en écailles, des bretelles lâches et des pinces pour relever ses manches. On n’a rien contre les clercs de notaire, mais bon. Ses plumes sont moins soyeuses, plus ternes, et un peu chiffonnées aux entournures. Mais il n’en a cure. Il se sent bien à l’ombre du roi. Un peu frotte-manche, dans le sens du poil ou de la plume, il épie sans cesse l’attitude de son maître. Côt côt côt… Et hop, un petit pas à gauche, histoire de suivre son maître, à l’ombre du pouvoir.
Le plus petit est loin derrière. L’air fourbe, moche, tordu, speedé, le cou perpétuellement penché en avant, il fait penser à Iznogoud, le vizir qui voulait être calife à la place du calife. A voir son allure, on ne lui donnerait pas le bon dieu sans au moins une dizaine de confessions. Pour l’instant, il s’excite sur un ver qui résiste. Il tire, il tire, il tire, mais l’autre fait tout pour retourner dans son trou. Et puis, hop ! le ver sort. Comme un élastique. Le coquelet en est tellement surpris qu’il le perd. Kôt kôt ? Une poule le saisit au vol et s’enfuit. Côtcôtcôtcôtcôt ! Iznogoud la poursuit, furibard. C’est mon ver ! c’est mon ver ! Mais le clerc voit clair. D’un coôt coôt avisé, il signale à son roi l’incartade du petit merdeux. Ni une ni deux, sa Majesté intervient et, de son bec royal, vient piquer Iznogoud dans le bas du dos. Cohôt cohôt… Emplie de reconnaissance et de soumission, la poule sauvée du petit coq s’aplatit devant son souverain. Celui-ci monte dessus et, en moins de deux secondes orgasmiques, donne un coup de rein judicieux, hop, et revient direct prendre la pose, manifestant sa royale satisfaction d’un simple mouvement de son aile droite. Côt côt.

Relégué à l’arrière, Iznogoud louvoie parmi la petite dizaine de poules occupées à becqueter le sol. Il prépare un plan, c’est évident. Son bec torve salive de plaisir. S’il le pouvait, il se frotterait les ergots de satisfaction. Là, cette poule à la croupe relevée, tête penchée, c’est pour lui. Et en effet. KÔT ! Kôt kôt… Cohôt ? Mais la poule se débat, appelle à l’aide, côtcôtkôTTT ! Le clerc cancane. Au viol ! Et le roi, encore suivi de sa cour, accourt sur le court sur pattes. Côt côt croôtte. Dans les lattes, Iznogoud qui fuit à nouveau devant plus fort que lui. Et le roi, souverain, se tape quatre nouvelles poulettes. A la mitraillette et à la chaîne ! Côt côt, tout simplement. Iznogoud joue son Calimero, c’est trop injuste, sous le regard condescendant du clerc de notaire qui a choisi son camp.

Roi et clerc en tête, la cour se rassemble maintenant à l’orée de la basse-cour, sur le bord du chemin. Seul Iznogoud reste à l’arrière, semblant se consoler avec quelques vers de terre un peu plus coopérants. Un conciliabule se tient entre le roi et son bras droit. Sous le regard de ses congénères admiratifs, le clerc de notaire s’aventure sur le chemin. Ce n’est pas l’heure du laitier, il n’y a personne sur la route. Seuls, assis sur le talus de l’autre côté, Laurence et Jean-Maurice contemplent la scène, fascinés. Quel spectacle ! La nature offre de ces divertissements, c’est incroyable. On a bien fait de s’arrêter ici pour se reposer. Mais le clerc, c’est clair, préfère ignorer ces humains. Sa mission royale lui donne un air impérial. Pas à pas, il traverse en biais, se dirigeant vers des contrées ennemies et hostiles, à au moins vingt-cinq mètres du royaume. Il ne se retourne pas. L’émissaire du roi se sait soutenu par l’ensemble de sa patrie qui observe scrupuleusement le début hasardeux de son ambassade. A peine a-t-il contourné le mur de la grange que le roi reprend son œuvre de reproduction, côt côt, avec son harem de poulailler soumis. Et de une. Et de deux. Et de trois. Côt côt. Et au passage, un petit coup de bec dans les plumes d’Iznogoud le Calimero.

Jean-Maurice est impressionné par la vigueur du roi. Il n’ose évidemment pas évoquer cette question avec Laurence. Il la devine peu tentée par de telles discussions. Après dix ans de mariage, ce genre de prouesse appartient définitivement aux fantasmes du passé. Ou aux regrets d’un futur non accompli. Soit. Regarde, regarde, dit-elle en montrant du doigt le clerc de notaire qui traverse péniblement dans l’autre sens. Il est méconnaissable. Devait-il parlementer avec un chien, un éléphant ou une tondeuse à gazon ? Toujours est-il qu’il semble revenir d’un périple chaotique de quelques heures dans une essoreuse rouillée. Sa mise en pli lui donne un look after-punk. Sa crête est littéralement laminée, tandis que la houppe de sa queue ressemble davantage à un bouquet de deux tulipes qu’on aurait oublié d’arroser depuis trois semaines. Triste sire clopin-clopant, il rejoint son monarque sans majesté aucune, évitant de justesse la camionnette du facteur dont il ne remarque même pas le coup, ni de klaxon ni de frein sous le regard horrifié de Laurence et Jean-Maurice. Le roi l’inspecte, sévère, mais retourne bien vite à son office, trois côt côt pour ses dames et un Kôt croôtte pour ce roublard d’Iznogoud qui s’enfuit définitivement vers le fond de la basse-cour. Délaissé par les mâles, l’ex-ambassadeur plénipotentiaire soigne son mal avec quelques volailles, lesquelles, amicalement, lui lissent les plumes de coups de bec sympathiques. Les papouilles poulardes lui redonnent du tonus, l’autorisant même, derrière le dos du roi, à une tentative non réprimée de fécondation d’un œuf.

Incroyables, ces coqs ! dit Laurence. Heureusement que ça ne se passe pas comme ça chez les humains… Jean-Maurice ne dit rien. Que ça ne se passe plus comme ça, précise-t-elle en se levant et en insistant sur le plus. Allez, allez, on y va, l’orage menace.
Sous les premiers coups de tonnerre, Jean-Maurice se dit que jamais plus il ne verra les « choses » comme avant. En insistant sur le plus.

2.

C’est toujours la même chose. Et à la dernière minute. Il est là, debout, à fouiller partout, dans toutes ses poches, sous son siège, par terre, dans le dossier devant lui. Mais il ne la trouve pas. Sa voisine côté fenêtre, une vieille dame bien gentille qui a dormi tout le voyage, veut passer. Normal, l’avion a atterri depuis dix bonnes minutes. La classe economy est vide. Et lui cherche toujours, vérifiant ses poches pour la je-ne-sais-quantième fois.
– Vous avez perdu quelque chose, jeune homme ? s’enquiert-elle.
– Euh,… oui, non, enfin ce n’est pas grave, je vais trouver. Pardon, je vous laisse passer, bafouille-t-il en jetant des regards fébriles autour de lui.

Le cou tordu pour ne pas s’assommer contre les portes ouvertes des casiers à bagages et le ventre rentré pour laisser passer la dame, il aperçoit l’objet de ses recherches : sa boîte de préservatifs, échouée, horreur, dans le sac à main ouvert de la vieille. Le sac resté à ses pieds, entre eux, pendant tout le trajet. Le sac qu’elle ferme maintenant. Qu’elle serre contre sa poitrine, prête à affronter la sécurité aéroportuaire et les loubards berlinois. Le sac avec ses préservatifs à lui. Ses préservatifs acquis avec tant de difficultés.
Cette manie qu’a Laurence de l’accompagner systématiquement à l’aéroport. Ce besoin de faire durer l’attente pour un dernier baiser, « prends bien soin de toi, Jean-Maur, et pense à moi ». Elle se dit féministe, mais bordel elle se prend pour sa mère ou quoi ? Bien sûr elle ignore que le congrès de Berlin où il se rend s’appelle en réalité Marlène. Bien sûr elle le retient jusqu’au moment où la voix suave des haut-parleurs annonce « Votre attention s’il vous plaît, Monsieur Glotte est attendu à l’embarquement du vol AF812 pour Berlin, porte C14 ». Le Monsieur Glotte pique alors un fard et un sprint jusqu’à la porte C14. Il court d’autant plus vite qu’il doit se fournir à la pharmacie de la zone de transit, ni vu ni connu, à l’abri des pubs Cartier, des chocolats Machin et des grands signes au revoir de Laurence.

Dans la pharmacie, pas de client, tant mieux, il pourra commander ses préservatifs sans crainte. La première fois, trop gêné, il avait ajouté d’un faux air assuré, “ C’est pour ma femme… ”. Cette fois-ci, personne. Le pharmacien, ouf, ce n’est pas une pharmacienne, est un jeune type avec un semblant de barbe de trois jours. Il doit en utiliser, lui aussi. Solidarité des consommateurs…
– Monsieur ?
Mais toute une famille, maman en tête, envahit l’officine, « Vous avez du Paramillacicmine ? Le petit n’a pas pris son médicament contre le mal de l’air, c’est comme son papa (en retrait le malheureux), à chaque fois il a envie de vomir. » Le père regarde ailleurs, peu fier à l’évidence des détails gastriques que sa femme dévoile à son sujet. De son côté, celle-ci ignore superbement Monsieur Glotte, autour duquel les trois mouflets font la java.
– Madame, s’il vous plaît, je sers Monsieur d’abord, réplique le pharmacien en même temps que retentit le deuxième appel à l’attention de Monsieur Glotte, Berlin, AFmachintruc, porte C14.
– Oh, heu, oui, bredouille Monsieur Glotte sous le regard impatient de Madame Maman, j’ai besoin de … ça alors, j’ai oublié… euh non, c’est ça, du parami, du parimassall…
– Du Paramillacicmine ? incruste l’intruse.
– C’est ça ! Mais c’est pour ma femme. Et… du sparadrap, des aspirines, des vitamines, des gouttes nasales, de l’eau de Cologne, et…
– Voilà, voilà, attendez.. Les sparadraps, je vous mets une grande boîte ?
– Et des… ça ! Il montre du doigt le présentoir Durex sur le comptoir en priant que le pharmacien ne lui pose plus aucune question en matière de taille.
Un des enfants se saisit d’une boîte de Durex. Sa boîte.
– Grégoire, laisse ça, veux-tu, c’est sale, lui lance sa mère.
Le pharmacien tend une autre boîte à Monsieur Glotte, qui paie le tout et file sans attendre ni sachet ni monnaie. Dans le couloir (dernier appel, Monsieur Glotte – que va dire Laurence si elle entend ces appels à répétition ? -, porte C14, etc.), il perd les sparadraps et les gouttes nasales, mais ne lâche pas ses préservatifs, ses petits chéris qui n’accompliront pas le voyage de retour, foi de Jean-Maurice Glotte !

Et voilà maintenant que ses petits chéris, obtenus si laborieusement, gisent dans le sac bien fermé d’une vieille qui n’en a certainement plus usage.
Comment dit-on « préservatif » en allemand ? Et ça se décline un préservatif ? Eine Preservatief ou dieser Prießærvätiever ? Et « pharmacie » ?
Bien sûr, il pourrait s’y rendre avec Marlène. Mais rien n’est convenu avec elle. Faire attention à ne pas effrayer le gibier, c’est la première règle qu’un chasseur comme Jean-Maurice doit observer. Même si Marlène elle-même a envoyé des signaux évidents : ses enfants sont casés chez leur père, et elle a annoncé sans détour à Helmut, son mec du moment – sa « béquille », dit-elle un peu méchamment, le pauvre –, qu’elle passait le week-end avec son vieil ami Jean-Maurice. En outre, elle a annoncé une surprise à ce dernier. Une surprise qui lui fera certainement plaisir ! À première vue, c’est dans la poche. Mais de là à lui dire tout de go en débarquant : Bon, écoute, je n’ai pas eu le temps de faire le plein de préservatifs, y a donc intérêt à s’en procurer illico presto avant d’aller chez toi, parce que figure-toi, je n’ai pas l’intention de chômer… Il ne peut pas évidemment, ce serait contraire à sa nouvelle stratégie. Faut bien reconnaître par ailleurs que ses cadeaux manquent carrément de romantisme : des vitamines et de l’eau de Cologne ! De l’eau de Cologne à Berlin… C’est normal, il se rend à un séminaire. Devant Laurence, il n’allait quand même pas acheter des fleurs. Des fleurs pour un séminaire ! Ou du chocolat. Ou des sous-vêtements sexy… C’est pour le Président, aurait-il expliqué, il adore ça…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.