L’humain à la petite semaine

Posté le 20 novembre 2009 dans Divers

Une semaine chargée se termine. Chargée d’activités, chargée d’émotions. Chargée d’humanité.

Lundi. Mon père. Mon père est rentré à l’hôpital. A l’évidence pour ne plus en sortir. La déchéance s’appelle Alzheimer. J’ai toujours aimé des blagues à ce sujet. C’est quoi encore le prénom d’Alzheimer ? Ben, je ne m’en souviens plus. Ben tiens ! Cet Aloïs a eu une foutue idée de donner son nom qui sonne mal à la maladie qu’il a découverte. C’est une moche maladie. Aussi moche que la sonorité de son nom. Impossible à saisir. Quel niveau de communication et d’émotion peut-on partager avec un malade d’Alzheimer ? Difficile. On essaie, et la semaine suivante, c’est encore plus difficile. Saleté de maladie qui enferme dans une prison de solitude, dans un vide de l’esprit.

Lundi. Le principe de Peter. Vous connaissez cette théorie qui stipule qu’étant donné que personne n’évolue plus une fois son seuil d’incompétence atteint, tout poste finit par être occupé par un incompétent ? Dans ma formation, lundi, sur les techniques de réunion avec des coopérants, ce principe universel retient toute notre attention. Comment en effet clore le bec à quelqu’un qui monopolise la parole dans une réunion ? Ça n’est pas simple. Le gars est invité à une réunion à laquelle il n’apporte aucune valeur ajoutée. Va-t-il se taire pour autant ? Non, bien sûr. Parce que plus la réunion dure, moins il aura à justifier de son temps. Tout le monde aime les réunions qui se terminent plus tôt que prévu. Sauf ceux qui sont atteints par le syndrome de Peter. Et ils sont nombreux.

Mardi. Journée pédagogique. A cause de moi, des centaines de parents râlent. L’école de leurs enfants est fermée. Pour cause de formation avec l’ensemble de l’équipe pédagogique. Vingt-cinq personnes d’une école fondamentale d’un quartier plus ou moins immigré. Vingt nationalités différentes. Et de nombreux enfants qui ne parlent pas français. Ces profs sont désabusés. La description qu’ils me font de leur quotidien est effrayante. Violence verbale, et physique. Echecs successifs. Difficultés de communication avec les parents. Démission de ces derniers. Formulaires administratifs à rentrer. Et un pouvoir organisateur qui semble s’en foutre complètement. La matinée a exprimé le ras-le-bol. Et le désespoir. L’après-midi aura permis d’entrevoir des solutions. On se revoit bientôt. Fondamentalement ce sont de chouettes gens. Très. Tous. De cette collection d’individus désabusés, j’espère voir naître une équipe qui y croit. Qui croit en quoi ? En l’humain. En la communication. En la relation.

Mardi. En cas de dépressurisation. J’assiste à la projection du merveilleux film de Sarah Moon Howe. Ex-stripteaseuse, Sarah Moon découvre que son bébé est fortement handicapé. Il ne sera jamais comme les autres. Elle nous raconte cette vie emplie d’amour, de résolution, d’espoir. Il faut faire face. Elle renoue avec son ancien métier, se cherche, mais ne lâche jamais Jack, magnifique enfant que l’on voit souffrir et aimer. Le handicap ouvre les yeux et les cœurs en même temps. Après une dizaine de minutes, aux premiers sous-titres flamands, je réalise que ce sont les premières paroles. Cela m’étonne, tellement le début me « parlait ».

Mercredi. Mes petits hommes verts. Je donne une formation à des « PTP », Programme de Transition Professionnelle. Ces gens, chômeurs de longue durée, sont recrutés par des administrations communales pour s’occuper des parcs et jardins. En réalité souvent pour ramasser les canettes et les emballages de chips. Une formation à la communication ? Mais pour quoi faire ? se demandent-ils en traînant les semelles de plomb qu’ils ont chaussées le matin. Les PTP n’ont pas une vie facile. On leur borborygme plus qu’on ne leur parle. Les consignes sont aboyées et les demandes de précisions ignorées. Pourtant j’ose leur annoncer une mauvaise nouvelle : Saint-Nicolas n’existe pas ! S’ils veulent quelque chose, du respect notamment, il n’y a qu’eux qui peuvent agir en conséquence. En parlant. Et en révélant l’humain. L’intelligence humaine dont tout le monde est capable.

Mercredi. Le boni du Mali. Je retrouve à Bruxelles mes amis maliens, pour lesquels j’ai travaillé il y a quelques mois à Bamako. Le Cigem, centre de gestion et d’information sur les migrations. Un travail pas facile : dissuader les candidats à l’émigration clandestine, si profitable économiquement au pays mais si désastreuse sur le plan humain. J’avais pensé à ces retrouvailles avec Abdoulaye, mon ami directeur. Au Mali, on ne se fait pas la bise. Jamais. Il y a en revanche une manière très particulière de se congratuler. Et c’est un honneur qu’Abdoulaye m’a fait de me l’enseigner. Je le vois arriver vers moi dans le lobby de l’hôtel. Et hop, c’est fait. Sous les regards intrigués des autres clients. On dirait que j’ai fait cela toute ma vie.

Mercredi. L’Algérie. Nos pérégrinations dans le centre-ville nous amènent à proximité de la Bourse. Des clameurs, des pétards, des sifflets, des sirènes de police nous intriguent. Abdoulaye s’inquiète. Que se passe-t-il ? L’Algérie est qualifiée pour le Mundial ! Jamais je n’ai vu autant d’Algériens à Bruxelles. Des milliers. Jamais non plus je n’ai vu d’Algériens faire autant la fête. On est heureux pour eux. On les félicite, on se congratule. Abdoulaye lance à un Kabyle enrobé de son drapeau algérien : Je suis Malien, mon frère ! Et puis il nous rejoint, aussi rouge que peut l’être un Black. Il m’a fait la bise ! nous avoue-t-il.

Jeudi. Mes PTP. Je les retrouve pour une deuxième journée. Leurs semelles de plomb ? Ah non, ils les ont jetées à la poubelle. Patrice me raconte qu’il a discuté avec sa fille la veille au soir. Elle s’était battue avec une copine. Mais ma fille, tu dois lui parler avec « assertivité »… Je vais t’expliquer comment… Au fond, je les aime bien ces PTP.

Jeudi. Le meurtre des femmes. J’anime une « work session » pour concevoir une stratégie de lutte contre les « féminicides », ces meurtres crapuleux de femmes, tout simplement parce qu’elles sont femmes, et qui restent impunis, notamment en Amérique centrale. Une trentaine de personnes dans la salle, qui parlent anglais, espagnol, allemand et français. Je redécouvre cette étrangeté de parler avec traduction simultanée, et cette difficulté de percevoir le feedback de l’auditoire qui vous écoute avec un décalage dans le temps et une voix de remplacement. Dans la salle, une Hollandaise s’intéresse particulièrement aux débats. Sa fille a été assassinée au Mexique. Les meurtriers courent toujours. L’humain est capable des pires atrocités, avec parfois la complicité des gouvernements et des juges.

Vendredi. La Saint-Vé. Dans le bus, je tombe sur les filles jumelles d’un couple d’amis. Elles ont treize ans. Et sont peinturlurées comme au carnaval. Cela m’étonne. C’est la Saint-Vé, m’expliquent-elles, la fête de l’université de Bruxelles. A votre âge ?… Ben oui, les étudiants de l’unif passent dans les écoles secondaires et enfarinent les étudiants. Une de leurs copines a une inscription au marqueur sur le front : Je suce. Treize ans. Peut-être que la stratégie contre les féminicides devrait commencer par le fait de sanctionner les étudiants qui écrivent Je suce au marqueur sur le front de gamines de treize ans.

Vendredi. L’été indien. A dix jours de décembre, ces quinze degrés sous le soleil réchauffent. L’homme tue les femmes. L’homme paie les stripteases. L’homme engueule ses collaborateurs. L’homme écrit de drôles de trucs sur le front de gamines. L’homme quitte son pays. L’homme rit, pleure, embrasse, oublie, se désespère. L’homme a détruit le climat. Et je suis sur une terrasse à terminer une semaine drôlement humaine.

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