La contrainte et le secret

Posté le 11 mars 2011 dans Divers

Récemment, j’étais dans un bar un samedi vers 18h. Je me connais, pour moi il est trop tôt pour commencer à boire à cette heure-là. D’autant plus qu’invité chez des amis, je savais que la soirée serait un peu arrosée. Je me contente dès lors d’un ice-tea pêche, bof mais bon c’est comme ça. Ça ne plaît pas aux amis qui partagent ma table. Non, vraiment pas. Quoi, Pierre, on ne te voit jamais, et tu vas jouer ta chochotte ?… Malgré ma résolution, je me suis retrouvé avec une trappiste devant moi. Et oui, une trappiste à mes yeux reste nettement meilleure qu’un ice-tea quand bien même pêche. Et donc j’en ai pris une deuxième, et puis une troisième. Je n’en avais qu’à m’en prendre à moi-même mais j’en ai voulu pas mal aussi à ces amis qui ne tolèrent pas ma liberté de boire autre chose qu’eux.

J’ai alors repensé à un séminaire résidentiel que j’avais organisé dans un pays africain il y a deux ans. Nous étions une vingtaine, dont trois quarts de musulmans. Les autres, européens, étaient, mettons, d’origine chrétienne. J’avais décidé de terminer les travaux à 22h30, histoire de boire un verre ensemble. Ça faisait partie du séminaire, qui avait une composante team building. Mais à 22h30, nous n’étions qu’entre européens. Tous les Africains avaient regagné leur chambre. Eh quoi ? S’ils ne veulent pas boire de la bière, il y a du jus d’orange, du coca, de l’ice-tea pêche… Je m’en étonnai auprès des expats européens. Et ceux-ci m’expliquèrent que tous les collègues musulmans étaient rentrés dans leur chambre. Pour boire leur bière. Seuls. Parce qu’ici, si on boit, on ne boit pas en public.

C’est alors que m’est apparue cette énorme différence entre culture européenne et culture musulmane : chez nous, le fait religieux est du domaine de l’intime. Que l’on croit ou non ne regarde que nous. Et jamais on ne va étaler en public nos convictions, nos prières ou bénédicités. En revanche, on boit ensemble. Et haro sur celui qui ne boit pas ! Chez les Musulmans, c’est parfaitement l’inverse. Boire de l’alcool ? Oui, il paraît que certains se l’autorisent. Mais en cachette, en secret. Et certainement pas les femmes ! Par contre, la prière, la mosquée, le ramadan, les sourates, tout ça revêt un caractère quasi obligatoire, contraint. Ils n’ont pas le choix !

Moi, ma religion est toute tracée. Elle s’appelle liberté. Ma liberté à moi et qui ne concerne que moi. Celle de boire ou de ne pas boire. Comme celle de croire ou de ne pas croire. Celle de boire avec raison, sans mettre en danger l’autre ; et celle de croire ce que je veux, sans chercher à imposer quoi que ce soit à l’autre.

Le débat sur l’Islam ou le Christianisme que soutient Sarkozy est un débat réac, qui ne peut que faire monter Marine Le Pen dans les intentions de vote. Le seul débat qui compte c’est celui qui défendra nos libertés, nos progrès.
J’ai 55 ans aujourd’hui, et je ne suis pas très fier de ma génération. C’est ma génération qui a pollué le plus, qui a arrêté l’ascenseur social, qui a inventé le chômage de longue durée, qui a développé une télé de con, qui a dévalorisé le politique, qui a mis à mal l’enseignement, qui a démoli les villes et la campagne. Collectivement, je ne suis pas très fier de tout ça. Mais il y a deux combats que ma génération a bien menés : celui de la laïcité et celui de l’égalité entre hommes et femmes. Le combat de la laïcité a consisté à sortir la religion de la place publique pour ne lui laisser que le terrain privé. C’est gagné et ce ne fut pas si évident que ça. Le combat de l’égalité des sexes a encore pas mal de chemin à faire, mais soyons de bonne foi, le terrain gagné déjà est énormissime.
Ce sont ces deux combats que je ne veux pas voir mis à mal par la coexistence de plus en plus évidente entre nos deux cultures, musulmane et européenne. Et rien que la nature différente de ces deux adjectifs a de quoi alarmer : les pays arabes sont musulmans. Les pays européens ne sont plus simplement « que d’origine » chrétienne.

Oui, la revendication du voile me débecte. Oui, les prières dans la rue m’horripilent. Oui, les regards réprobateurs lors du ramadan m’insupportent. Oui, les remontrances d’une sœur par son jeune frère dans la rue me répugnent. Oui, les défiances d’un père à l’égard d’une institutrice me semblent totalement inacceptables.
Ces aversions ne sont en rien liées à une quelconque défense d’un Occident chrétien, mais bien à celle des résultats de combats, d’avancées. De la démocratie, de la liberté, des droits de l’Homme. Qui sont tant ceux de la Femme que du mien de me contenter d’un ice-tea pêche.

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