Le chauffeur et les vautours

Posté le 15 septembre 2010 dans Divers

Le chauffeur est prostré à son volant, le véhicule arrêté. Il a sincèrement cru qu’il y arriverait. Mais les quelques centaines de mètres qu’il vient de faire au pas, cahin-caha, ont été les centaines de mètres de trop. Il n’en peut plus, il arrête, il abandonne. Son regard plonge dans le vide, il ne répond à personne. Tétanisé. L’épreuve est trop dure.

Où sommes-nous donc ? Est-ce une diligence qui a affronté une tribu apache du côté du Grand Canyon ? Un transporteur d’héroïne dans les montagnes afghanes aux prises avec les Talibans ? Yves Montand dans Le Salaire de la Peur ? Un pilote amateur dans son 4×4 dans les montagnes du Ténéré ? Ben non, vous n’y êtes pas du tout. Je suis dans un tram de la Stib avenue Louise. Je ne comprends pas. Je viens d’y monter, et il avance au pas, s’arrête, redémarre, freine brutalement, reredémarre, au pas, au pas, au pas. Et puis stop. Prostré, le mec, regard dans le vide, effondré sur son volant. Crise cardiaque ? Thrombose ? Des agents de sécurité de la Stib arrivent sirènes hurlantes et gyrophares gyrophant. Blousons blousant, comme le FBI qui arriverait sur le lieu d’un meurtre. Ils causent avec le gars et nous demandent, poliment mais fermement, de sortir du tram. Je ne comprends toujours pas, et observe notre pauvre chauffeur s’installer dans un siège de passager évacué et… fumer une clope. Un manque soudain de nicotine ?

Mais non. Parmi les dizaines de passagers interloqués et jetés sur le pavé, des témoins témoignent. Il semble que… voilà ce qui se serait passé : le chauffeur roulait vite, trop vite. Voyant des quidams traverser un passage piéton, il accélérait en klaxonnant. Fangio Wattman ! Rambo du tram 33 ! Goulet Louise, un cycliste, se croyant sans doute dans les derniers lacets du Ventoux, zigzaguait un peu trop au goût du Stibman. Qu’à cela ne tienne : il connaît son klaxon. Sa sirène même ! Ce qui fait encore plus zigzaguer l’autre, terrorifié par ce gros machin qui le frôle. S’ensuit une drôle de course parsemée de feux rouges et d’arrêts pour cause de trafic. Le cycliste s’en joue, et rejoint systématiquement le chauffeur chauffard. « Tu as failli me tuer ! » lui aurait-il lâché. Alors, l’autre, telle une marie-madeleine atteinte par la grâce de la conversion soudaine, se serait mis à rouler au pas. A freiner. A s’arrêter. A redémarrer. A m’embarquer. Pour s’arrêter définitivement 250 mètres plus loin, le regard dans le vide avec même plus un cycliste à faucher.

Que dit la Stib ? Tout le monde descend ! Et toi, mon brave, va fumer ta clope dans le tram en attendant l’ambulance. La vieille dame qui a mal au pied sur le trottoir bancal l’aimerait mieux pour elle, cette ambulance. Et franchement, elle s’étonne, comme tout le monde, de ce traitement bizarroïde. Eh quoi, pour chaque employé qui aurait une altercation avec qui que ce soit, il faudrait maintenant lui envoyer une ambulance, décréter un mois d’arrêt de travail et mettre tous ses clients dehors ?!
Ça ricane sur le trottoir évidemment. Ah la Stib, la société des transports improbables bruxellois !…

Et la fin de l’histoire ? Ah vous voulez la connaître, la fin de l’histoire ? Eh bien, on est monté dans un autre tram, une vingtaine de minutes après. Tout va bien donc ? Ben non, que voulez-vous, avec la Stib, ça n’arrête jamais. Ou plutôt si : ça s’arrête toujours. Parce qu’en effet un peu plus loin, le tram stoppe. Ordre du dispatching. On attend ! Pourquoi ? on ne sait pas. Il est 22h30, ça fait plus d’une heure que j’ai entamé mon périple de quelques kilomètres. Alors, que voulez-vous, quelques dizaines de minutes de plus, ça ne fait pas de mal à personne. Et puis on fait connaissance, dans un tram bloqué par deux fois. Je suis même atteint du syndrome de Stockholm à faire ami ami avec le chauffeur en catogan. Il ne sait rien, l’homme à la queue de cheval. Alors, il fume sa clope, à l’évidence un signe distinctif à la Stib. Et puis, enfin, le dispatching le rappelle. Haut-parleur. Tous les usagers usagés écoutent. Alors, fieu, tu peux redémarrer, mais dans l’autre sens. Mais… fait la queue de cheval, et les usagers ? Ah ?… Ben, tu les fais descendre, et tu t’escuzes… Eh bien voilà, re sur le trottoir. La dame qui a mal aux pieds itou. La morale de l’histoire ? C’est que les taxis bruxellois pourraient s’inventer un nouveau business : suivre systématiquement les trams de la Stib. Ils trouveront de nouveaux clients. Comme les vautours qui suivaient les diligences qui s’infiltraient dans les pays apaches.

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