Le grand Serge

A mon âge, les enterrements sont des rendez-vous. La génération qui me précède nous quitte pas à pas. Et je prends ces cérémonies qui se succèdent comme un hommage à ne pas rater. Un hommage à l’adulte de mon enfance qui est mort. Ou au parent d’un ami proche. Fondamentalement, mourir à 80 ou 90 ans n’est pas triste, même si bien sûr on l’est. C’est normal. Un accomplissement. Notre destin à tous est en effet de devenir vieux. Et de laisser l’image d’un vieux à celles et ceux qui nous survivent. Si ce n’est pas le cas, c’est que quelque chose ne s’est pas bien passé. Et alors, oui oui c’est vraiment triste.

Ce matin, c’était le cas.
Serge Larivière est décédé à 60 ans le jour de l’automne. Un automne drôlement amputé pour cet homme si drôle et singulier. Serge était comédien. La cathédrale de Bruxelles ce matin était remplie de ses collègues, acteurs, réalisateurs, metteurs en scène ou techniciens qui avaient travaillé avec lui. « Quand il arrivait sur le plateau, on se disait Ah chouette, voilà Serge », me dit une amie avec un sourire qui perlait de larmes non taries.

Marie, sa femme, et Lucie, une de ses filles, prirent la parole avant tant d’autres, sous ces clés de voûte habituées à marier et enterrer nos têtes couronnées. Une parole sans tabou, belle, très belle, et audacieuse et forte malgré l’étranglement du souffle chez Marie ou l’effarement face à ce décidément trop tôt chez Lucie. De l’humour aussi, qui fit rire, oui oui, l’assemblée. On imaginait tous ce comique de Serge faisant camper sa famille dans un champ de mines de Croatie pour profiter du fabuleux rayon de soleil qu’il avait repéré.
Comment censurer en effet les sourires lors de cette cérémonie ? Nous tous qui, en écoutant tant de beaux témoignages, ne pouvions retenir nos larmes, nous vivions au rythme des anecdotes et conversations relatées. Nous le voyions, nous l’entendions. Avec ce brin d’ironie bourrée de gentillesse au fond des yeux.

Drôle de cérémonie. Dans une église que peu des présents de ce matin sans doute ont l’habitude de fréquenter. Pour preuve, le cahos lors de l’offrande, où beaucoup ne savaient quel chemin emprunter ; ou ce manque d’écho aux prières que lançait le prêtre. Un prêtre pourtant aux accents adéquats, peu dupe du fait que les croyants étaient loin d’être majoritaires dans sa cathédrale ce matin.
Drôle de cérémonie donc, poignante et vivante, qui se termina par une standing ovation. Ah grand merci à cette personne qui dans l’assistance lança la claque au moment où le cercueil entamait sa sortie. On enchaîna tous, nous privant alors de nos doigts pour essuyer les larmes qui affluaient. Oh, Marie, Lucie et Mathilde, je garderai de ce jour cette image sublime : vous trois applaudissant le cercueil qui se défilait inexorablement devant vous.

En fait, je ne connaissais pas ce grand Serge par le cinéma ou le théâtre. Je l’avais croisé quelques fois lors de week-ends amicaux en Ardennes. Un de ces week-ends où il devait participer à nouveau vendredi dernier, 21 septembre funeste. Dès le départ, ce petit homme – plus petit que moi ! – m’avait intrigué. La personne et le personnage ne faisaient qu’un. On l’appelait Monsieur Le Maire, ce qu’il était comme personne – du nom de famille de son épouse – et comme personnage – avec ses accents de Maire de Champignac sans moustache. Généreux et rigolo ; pince sans rire mais pas méchant pour un sou. Du second degré oui, mais qui ne se voulait jamais désarçonnant. A l’un de ces week-ends, il rencontra un dirigeant de la Stib. Et il se renseigna sur le métier de chauffeur de bus. Et ça lui semblait tellement simple qu’il commença à en parler à tout le monde. Il se voyait avec jubilation au volant de ces gros bacs articulés dans les rues d’Ixelles. On ne savait pas s’il jouait ou s’il était sérieux. Etait-ce un rôle ou un job qu’il entrevoyait ? Les deux, mon général !

Ce matin froid et ensoleillé de septembre fut décidément triste. Il parait que Serge regrettait n’avoir pas eu la reconnaissance de ses talents. Mais bordel, Serge, et ces centaines d’yeux mouillés de ce matin, pour qui étaient-ils là dans leur retenue grave et affligée ? Pour toi !

Tous, nous étions là parce que nous aimons la personne et admirons le personnage. Le petit Serge et le grand Serge.