Le jour où j’ai rencontré le Prince Laurent

Posté le 13 avril 2011 dans Divers

La tradition veut que l’on garde confidentielle la teneur des conversations que l’on entretient au palais royal. Mais qu’en est-il des palabres princières et grivoises qui sont échangées dans un cocktail ? Peuvent-elles être dévoilées ? Allez, disons de toute façon que dix ans plus tard il y a prescription. Tout ce qui suit est rigoureusement exact. Seul le prénom de l’assistante a été changé.

Il y a pas mal de temps déjà, en mai 2000, au Festival de Cannes. Je poireautais à un cocktail. J’ai horreur de ça, discussions futiles, rires pep-sodent, courbettes m’as-tu-vu. Ma flute de champagne en main, je suis seul à la fenêtre, regardant des yachts tous plus luxueux les uns que les autres se bomber d’air devant les caméras du monde entier. Mais ça n’est pas mon truc non plus. Ni les yachts ni les cocktail. Je cherche Juliette, mon assistante, qui m’accompagnait. Juliette est aussi une très grande amie. Ça nous arrivait souvent de faire des déplacements professionnels ensemble. C’était le cas cette année-là à Cannes. Pour promouvoir mon projet Icuna, qui produisait des films spécifiquement pour Internet.

Je trouve Juliette un peu plus loin, en grande conversation avec le… Prince Laurent. Je ne suis pas physionomiste, mais là franchement, ce gars plutôt enveloppé en train de faire du gringue à mon assistante, je ne peux pas me tromper, il a du sang bleu. Juliette me voit et m’appelle. A la rescousse. Avec son grand sourire, elle me présente à son noble interlocuteur : Pierre Guilbert, mon directeur… Mais le prince au sang chaud s’emberlificote dans un salmigondis d’insinuations pour le moins audacieuses. Il remet en cause tout simplement notre lien professionnel pour, dans un rire gras et légèrement postillonnant, conclure que … maintenant tout le monde couche avec tout le monde, et même les patrons avec leurs assistantes ! Tel quel.

Je ne suis pas bégueule. Et même si je ne sais pas si je dois lui donner du Monseigneur, de l’Excellence, ou encore du Mais mon cher ami Laurent, je ne vais pas lui faire le plaisir de le démentir la main sur le cœur et l’offuscation sur les lèvres. Je souris, Juliette rigole, et Laurent gnaffe gnaffe gnaffe. C’est quand même tout moi, ça : pour la première fois que je conciliabule avec un héritier d’un trône, voilà-t-y pas que berdanf c’est l’embardée, on glisse illico presto sur le sexe. Mais je n’ai rien fait pour, moi ! Alors, je tente une diversion, et meuble la conversation. Faut bien, un cocktail c’est aussi fait pour ça.

  • Que pensez-vous d’Internet ?…
  • Oh, pas grand chose. Je sais bien que ça existe, j’en ai déjà entendu parler, mais franchement je ne sais pas très bien à quoi ça sert…

On est quand même en 2000, Internet a plus de cinq ans d’existence en Europe, mais voilà, l’altesse ne semble pas intéressée par le sujet que son sujet lui soumet.

  • Et le cinéma, vous vous intéressez au cinéma ?… (On est en plein festival de Cannes, à une réception belge à Cannes !)
  • Oh, vous savez, le nombre de fois qu’on m’a proposé de jouer dans un film… Mais j’ai chaque fois refusé. En répondant que la vie, c’est du cinéma… Gnaf gnaf gnaf.

A nouveau fausse route, le sujet ne branche pas l’auguste.

  • Et Cannes ? C’est la première fois que vous venez à Cannes ?…
  • Non, bien sûr, je suis déjà venu plusieurs fois…
  • Ah oui, il est vrai que vous avez une maison de famille ici tout près, à Grasse, n’est-ce pas ?…
  • Oh non, mes parents en ont une. Mais vous savez, mes parents, c’est mes parents, et moi c’est moi.

Troisième tentative. Troisième échec. De quoi cause-t-on avec un prince, allez savoir. Echange de bons procédés, c’est maintenant Juliette qui me vient à la rescousse :

  • Pierre, on m’a expliqué qu’en présence de quelqu’un de la famille royale, le protocole nous interdit de lui poser des questions. Mais qu’à l’inverse, lui pouvait nous poser toutes les questions qu’il voulait. Et qu’on était obligé de répondre…
  • Eh bien commençons tout de suite, fait alors le vénérable en se frottant les mains et en se tournant vers Juliette. Quel est votre tour de taille ?…
  • Euh… je ne sais pas, baragouine mon assistante qui à l’évidence n’avait pas imaginé que le protocole ait pu prévoir une telle question.

Ni une ni deux, l’excellent roitelet penche tout son poids en avant et mime avec ses royales paluches le geste de ceinturer la taille de guêpe de ma collaboratrice. « On va mesurer nous-même » s’exclame-t-il, en m’adressant un regard gourmand m’intimant de les laisser rien qu’à deux – Mais en l’absence du patron, cela va sans dire, gnaf gnaf gnaf… dit-il –, démontrant par là que le « nous-même », dans sa bouche, était bien majestatif et non collectif.

  • Ah non, dis-je en regardant ma montre, c’est toujours l’horaire de travail, faut pas confondre les genres… gnaf gnaf gnaf.

C’est la première fois de sa vie que Juliette voit un pur sang royal se précipiter sur elle, invoquant une sorte de droit de cuissage, et ce en plein cocktail. Elle ne connaît pas grand chose au baisemain, mais se retrouver de la sorte avec le fils du roi qui vous fait un début de révérence quasi frénétique et trébuchante impressionne quand même, faut reconnaître ce qui est vrai. Histoire d’échapper à une étreinte que d’aucuns considéreraient comme pachydermique, Juliette saisit la royale cravate qui pendouille lamentablement en tournicotant sur elle-même. Oh ! votre cravate est mal mise… dit-elle comme diversion.

La diversion a opéré. On ne touche pas impunément les attributs d’un prince, fussent-ils symboliquement phalliques ! Deux pas en avant, trois pas en arrière, le monarquissime recula, effrayé. « Mais vous ne rendez pas compte de ce que vous êtes en train de faire !… Il y a des journalistes, des photographes… » fit-il d’une morgue certaine en lissant son souverain tissu. Juliette aurait pu paraître à la Une de Match, pensez donc. La nouvelle fiancée du Prince des chiens et des chats !… C’est à ce moment-là que la ministre de l’audiovisuel belge vint chercher son sire préféré pour la photo de famille. Corinne De Permentier, sans petit « de » comme dans pomme de terre, happa le petit prince, le faisant disparaître de notre vie aussi rapidement qu’il y était entré. Le pauvre ne connaîtra jamais le tour de taille de Juliette !…

Quand je vois sa photo maintenant dans la presse, je ressens beaucoup d’émotion, moi qu’il prit en quelque sorte pour un rival. Et j’observe sa cravate. Pour regarder si Claire la lui asticote mieux que mon amie Juliette.

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