Mon grand ami congolais

Posté le 21 février 2016 dans Divers

Il y a quelques années, je croise en rue quelqu’un qui m’apostrophe. Comment ça va depuis la dernière fois ? me fait-il. Euh… fais-je en maudissant ma prosopagnosie, cette pathologie bien réelle dont je souffre et qui consiste à ne pas reconnaître les visages. En bref : je ne suis pas physionomiste pour un sou, et donc n’importe qui dans la rue est susceptible de m’apostropher de la sorte. Essayez et vous verrez, je me débrouillerai pour marmonner un petit quelque chose qui vous fasse croire que.

Et donc, cette fois-là, je serre bien entendu la main que le gars me tend.
– Alors, rappelez-moi ce que vous faites encore…
– Eh bien je travaille dans la communication…
– Ah ! Mais vous devez venir travailler dans notre pays alors, au Congo. On a vraiment besoin de vous, vous savez ! Tiens, d’ailleurs, vous avez quelque chose lundi ?
– Euh…

– Parce qu’il y a une réception à l’ambassade, vous devriez venir. Je vous présenterai à l’ambassadeur, il adorera quelqu’un comme vous ! Vous habitez où ?
– Ici tout près, à la rue Antoine Bréart…
– Ca alors, moi aussi ! Incroyable, nous sommes voisins ! Vous avez une carte de visite ? Comme cela, je glisse l’invitation dans votre boite aux lettres dès ce soir. Et on se voit lundi.

J’ai toujours voulu aller au Congo. Serait-ce enfin l’occasion ?
Tout en cherchant une carte, je lui demande s’il connaît Jean-Pierre L, qui travaille dans la coopération et qui habite aussi dans « notre » rue.
– Mais bien sûr, ce sacré Jean-Pierre ! Qui ne connaît pas Jean-Pierre ? Jean-Pierre est un ami du Congo ! Mais vous savez ? Je n’arrête pas de le lui dire à Jean-Pierre : il travaille trop ! Vous ne trouvez pas ?

Et nous voilà dissertant sur le rythme de travail de notre ami commun. Nous allions nous quitter lorsque, en retenant ma main, il me dit « A propos, je ne sais pas comment vous dire, mais voyez-vous, je suis légèrement souffrant et j’allais à la pharmacie là-bas et… vous allez rire… j’ai oublié mon portefeuille… et… euh… enfin, bon, entre amis… »
Ben oui, c’est vrai, maintenant nous sommes de grands amis, non ? Les amis de Jean-Pierre sont mes amis. Et donc, en grand ami, je lui demande euh… combien…
– Oh 30 euros quelque chose comme ça. Mais 50 euros ça va aussi, ne vous en faites pas.
Je n’avais que des billets de 20. Je lui file donc 40 euros. Il me donne son nom : Si si, dit-il, j’insiste, et mon adresse ! Comme ça il n’y a aucune entourloupe, vous savez, je ne veux surtout pas ternir l’image de notre pays !… Et je glisserai une enveloppe avec les 40 euros et l’invitation dès ce soir. Et venez avec votre épouse !…

 

 

Je l’abandonne et, pris d’un doute, téléphone à mon ami Jean-Pierre.
– Tu connais un certain Roger Dega, un Congolais ?…
Bien sûr, Jean-Pierre n’a jamais entendu parler de ce Dega-là. Et bien sûr, c’est un autre nom qui figure sur la sonnette de l’adresse qu’il m’a donnée. Dans ma propre rue. Et bien sûr je n’ai jamais revu mon argent ni reçu mon invitation.
Au téléphone, Jean-Pierre rigole, mais rigole !… Tu sais, me dit-il, je trouve qu’il les a mérités, tes 40 euros. Et toi, tu as eu droit à un beau spectacle pour le même prix…

 

* * *

Un an plus tard, quasi au même endroit, je recroise mon grand ami congolais. Il me voit, marque un temps d’hésitation, mais ne bifurque pas. Je l’ai reconnu, exploit de ma part, et il s’en rend compte. Il me fait un grand sourire et me tend la main. Comment ça va depuis la dernière fois ? me fait-il.
Ben j’attends toujours mes 40 euros…
– Ah oui, je m’en doute !… Je suis honteux. Quelle image je donne de mon pays ! Figurez-vous que je pense à vous tous les jours, et d’ailleurs regardez, je ne vous ai pas évité, non non. Mais figurez-vous que j’ai dû entrer à l’hôpital et je viens seulement d’en sortir… Ce soir, sans faute, je glisse les 40 euros dans votre boite aux lettres…
Je ne le crois évidemment pas une seule seconde et me dis que le spectacle continue. Mais je suis pressé, et dois le laisser avec sa gestuelle bien travaillée sur le trottoir.

Il n’est évidemment pas passé par ma boite aux lettres.

 

* * *

Ce samedi après-midi gare Centrale, qui je croise ? Mon ami congolais ! Roger Dega en personne.
– Comment allez-vous, vous me reconnaissez ?…me fait-il avec son grand sourire.
– Oui, oui, bien sûr, la réception à l’ambassade du Congo et les 40 euros…
– Oui, oui, je vous comprends très bien. Mais rappelez-moi, que faites-vous en ce moment ?…
– Ecoutez, je dois prendre le train et…
– Oui, oui, bien sûr, mais figurez-vous que mon épouse est hospitalisée et je voulais vous demander un petit service et…

Du grand art, je vous dis. Et un spectacle qui compte plusieurs actes.

 

 

 

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