Plébiscite

Posté le 22 avril 2016 dans Divers

Branle-bas de combat dans la commune. C’étaient les élections. Mais des élections bizarres : sans candidat. Les électeurs, tous les citoyens à partir de 12 ans, allaient se réunir et discuter. En grand groupe. Afin d’attribuer, pour un mandat de trois ans, les fonctions-clés à leurs pairs qui leur semblaient les plus compétents. Maire bien sûr, mais aussi facteur, cantonnier, pompier, agent de circulation, percepteur des impôts. Les élus ne pouvaient pas refuser. Et recevraient tous le même salaire.

Le matin, avant de se rendre sur la place principale du village où se tenaient les débats, François avait mis son plus beau costume.
C’est le jour, s’était-il dit en se regardant dans le miroir et en rentrant son ventre le plus possible. La dernière fois qu’il avait été choisi, ça avait été pour régler la circulation. Trois ans sous la pluie à faire des grands gestes, ça n’était pas folichon. Mais ça c’était du passé. Cette fois-ci, il en était sûr, c’est lui qu’on choisirait pour diriger la commune. Il le voyait au regard de ses concitoyens, des gens qui l’admiraient véritablement. Oh François, s’exclamaient-ils souvent, qu’est-ce que tu nous captives avec tes propos si subtils ! Du coup, il s’était mis dans la tête que pour une fois il n’allait pas trop parler. Il laisserait faire, sachant que sa modestie légendaire servirait ses intérêts.

Il était donc assis dans le premier cercle, les jambes allongées et profitant du soleil printanier. Un large sourire de confiance et de sérénité illuminait son visage rasé de près. Les enfants jouaient à l’écart, sans faire trop de bruit, tant ils se rendaient compte de la gravité des débats qui animaient leurs ainés. François n’écoutait pas trop les discussions du moment, qui portaient sur les fonctions subalternes. Il préférait se concentrer sur le discours qu’il prononcerait dès qu’il aurait été proclamé maire. Je mesure, dirait-il, l’importance de la fonction que vous m’avez confiée mes amis, et sachez-le, moi maire, je serai votre maire à tous, un maire normal, proche et sans reproche. Il savourait déjà l’effet que provoquerait cette figure de style. Pas mal ce proche et sans reproche, oui oui…

Une salve soudaine d’applaudissements le sortit de ses pensées. Il leva la tête et se rendit compte que tout le monde le regardait en souriant. Heureux. Bravo François ! criaient-ils en applaudissant plus fort. Quoi, c’est déjà moi ?! fit-il en se levant. Et les rires fusèrent. Ah ce François !… faisait le peuple. « Son » peuple. Lorsqu’il sortit les quelques feuilles sur lesquelles il avait griffonné son discours, tout le monde éclata de rire. Ils s’esclaffèrent même lorsqu’il entonna son « Moi maire, je ferai… » mûrement préparé et avec sa manière typique de hoqueter ses syllabes. Mais le maître de cérémonie, qui lui-même avait du mal à garder son sérieux, l’interrompit. « François, attends, s’il te plait… On doit encore procéder à l’élection du maire. Ta fonction d’amuseur public ne commence que demain… »

C’est lorsqu’à l’unanimité la population se prononça en faveur de Ségolène pour diriger la commune que François se réveilla. Ségo ! hurla-t-il en se redressant dans son lit. Les draps en soie de l’Elysée étaient trempés tant il transpirait. Et Julie, réveillée en sursaut, lui demanda Quoi, Ségo ?!… Elle semblait fâchée. Et commençait à en avoir marre de cette Ségolène. Assis à ses côtés, François tremblait.
« Tu ne peux pas comprendre, bredouilla-t-il. C’était un rêve. Un cauchemar plutôt. Tu sais, ce documentaire qu’on a vu sur Arte hier soir ? Où ils expliquaient que dans un village au Mexique ils attribuaient les fonctions à n’importe qui… eh bien j’ai rêvé que ça fonctionnait comme ça chez nous… »
– Et ? fit-elle en bâillant.
– Ben c’était horrible…
Elle se recoucha, tournant le dos à François.
– Dis, Juju, tu crois… euh… tu crois que les Français m’aiment ?
Elle s’endormait, mais prit la peine de répondre dans un soupir : « Mais oui, mon chou, et puis moi je t’aime. C’est quand même le plus important, non ? Et puis, tu le sais, ton ami Nicolas va encore se planter. Et donc tu seras au second tour contre Marine. Et comme avec Jacques, les Français te plébisciteront. Allez, dors, ne t’en fais pas, on n’est pas au Mexique. »

C’est le lendemain que François prit sa belle plume pour rédiger son acte de candidature aux présidentielles de 2017. Moi Président, écrivit-il, je ne me laisserai pas guider par les sondages.

 

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