Une histoire de pont

Posté le 4 juin 2011 dans Divers

Le 31 octobre 1988 tombait un lundi. Ça peut paraître insignifiant comme rappel, mais non, vous allez voir. Je devais déménager mes bureaux, et avais décidé de le faire ce jour-là. Veille de la Toussaint, il était évident que tout le monde ferait le pont. Les clients nous laisseraient donc faire cela à l’aise.

Pour les Belges qui s’en souviennent, le téléphone à l’époque relève du monopole de l’ineffable RTT, entreprise kafkaïenne qui fait aujourd’hui passer Belgacom pour un exemple de la modernité et de l’orientation client, c’est dire. Il fallait six semaines à la RTT pour effectuer un bête transfert de ligne téléphonique. L’horreur. Mais je suis dans les temps : je demande le transfert deux mois à l’avance, et obtiens une réponse positive. Ouf.

Peu coutumier toutefois d’une quelconque efficacité de notre entreprise nationale, je m’enquiers, une dizaine de jours avant, d’une confirmation. Et là, c’est la cata. Mais non, monsieur, ça n’est pas possible, pensez bien, tout le monde fait le pont… J’ai beau expliquer que deux mois plus tôt ils savaient déjà que le 31 tomberait un lundi et juste avant le 1er, rien n’y fait. Mon interlocutrice ne peut que me faire part de son impuissance. Je menace. De tout. Lettre au ministre ou, pire, au syndicat. Grève de la faim ou, pire, du zèle. Immolation, conférence de presse, etc. La brave dame me promet de tout mettre en oeuvre pour m’aider. Et le lendemain, miracle, elle m’annonce qu’elle a supprimé le congé d’un employé. Et que le transfert sera effectué. J’ai ce qu’il me faut, je garde l’esprit serein, merci la RTT.

Jour J, lundi 31 octobre. Alors que le camion est quasi plein devant les anciens locaux, je me rends à la nouvelle adresse, histoire d’ouvrir les portes et de dérouler le tapis rouge. Mais ce que je découvre me fait déchanter. Devant la porte, seul accès possible au bâtiment, un trou. Et au fond du trou, mon pauvre gars qui fébrilement chipote avec des fils rouges, jaunes, verts et bleus.

  • Mais que faites-vous là ?….
  • Ben, j’installe le téléphone, ce n’est pas cela que vous vouliez ?

Je le sens, le gars est un peu fâché sur moi. Pensez, on a supprimé son congé.

  • Mais oui, je veux le téléphone, mais mon camion de déménagement va arriver !…
  • Oh, pas de problème, je peux reboucher sans problème, mais vous n’aurez pas votre téléphone…
  • Ecoutez, que ça soit clair : je veux le téléphone mais je ne veux pas de trou devant la porte !

Du fond de son trou, le gars me fait signe que cette équation est totalement impossible. Je commence à paniquer, je zieute vers le haut de la rue, le camion va arriver, ils vont me facturer des heures en plus… Mais ce n’est pas possible, dis-je au mec, vous avez quand même des passerelles à la RTT ? non ?... Et c’est là que, sans le savoir, mon interlocuteur me sort une réplique qui me fait encore sourire 23 ans plus tard : Ah, non, ça n’est pas possible, parce que le service des passerelles fait le pont !

Je ne l’avais pas remarqué : c’était Raymond Devos qui était au fond du trou.

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